Olivier Hamant

Biologiste, directeur de recherche à l'INRAE. Olivier Hamant travaille sur la résilience et la fragilité des systèmes biologiques mais également sur les nouvelles relations de l'humanité avec la Nature.

Un constat, notre contrat social bute contre les limites planétaires. 

Source : Hamant, Olivier. La troisième voie du vivant. Les éditions Odile Jacob. 2022.

« Comment habiter la terre ? Depuis la nuit des temps, les humains ont formé des communautés prospères grâce à leur aptitude à la vie sociale. En se donnant des règles partagées et acceptées, bridant les velléités individuelles, les humains ont assuré la viabilité du groupe. Aujourd'hui, notre prédation globale sur les ressources naturelles génère des conséquences si négatives qu'elle remet en cause notre viabilité sur Terre. Le contrat social bute contre les limites planétaires. Le défi du siècle sera donc d'inventer un contrat social étendu à nos interactions avec le monde, c'est-à-dire avec les « non-humains ». C'est ce que Michel Serres appelle le contrat naturel.

Un tel projet ne peut se réduire à une bio-inspiration superficielle. Il doit impliquer une connaissance profonde des mécanismes de la vie sur Terre. Une éducation à habiter la Terre. Toutefois, la complexité, et parfois l'extravagance, du vivant rend cet exercice particulièrement difficile. »

Que nous enseigne le vivant ? Trois piliers fondamentaux.

Source : Hamant, Olivier. La troisième voie du vivant. Les éditions Odile Jacob. 2022.

« Que nous enseignent les découvertes récentes sur le fonctionnement du vivant, des plus grandes aux plus petites échelles ? En voici une synthèse sous la forme de trois piliers fondamentaux.

Tout d'abord, la vie est essentiellement circulaire. Les êtres vivants sont tous inscrits dans les cycles de la Terre : cycle de l'eau, du carbone, de l'azote… En creux, cet état souligne l'anomalie de nos sociétés modernes. En effet, l'humain construit un monde largement basé sur l'accumulation de biens sans recyclage : une fois considérés leurs cycles de vie complets, nos produits sont avant tout des déchets. L'avènement de l'économie circulaire est un premier pas vers une réconciliation de nos modes de vie avec les cycles terrestres. Il serait toutefois naïf de de penser qu'une circularité des activités humaines pourrait se limiter à une meilleure écoconception et au recyclage de nos produits. La pensée circulaire implique surtout de revisiter notre système socio-économique en considérant les nombreuses rétroactions de nos activités, y compris celles qui nous paraissent les plus vertueuses à court terme. Cet exercice est nettement plus complexe. L'expérience nous montre d'ailleurs que nous créons de nombreux effets rebonds contre-productifs, parfois avec les meilleures intentions. Un principe de circularité étendu pourrait au moins nous aider à questionner, voir filtrer, les nombreuses solutions du développement dit durable. Finalement, les cycles du vivant ouvrent un infini des possibles, et intègrent le temps (très) long. Vivre c'est régénérer.

Un deuxième pilier du vivant tient à son comportement collectif. Au cours de l'évolution, les stratégies de résilience du groupe ont été privilégiées au détriment du confort individuel. Que ce soit un arbre dans sa forêt, un poisson dans son banc, ou une cellule dans son tissu, les êtres vivants brident souvent leur performance individuelle pour permettre la survie du groupe. Ce constat devrait également interroger nos choix. Dans nos sociétés mondialisées, la compétitivité individuelle est glorifiée. Nos héros économiques, scientifiques ou technologiques modernes sont présentés comme des précurseurs et des modèles à suivre. En miroir, le social est le plus souvent présenté comme une « charge » pour aider les franges marginales de la société. Le vivant nous oblige de nouveau à nous décentrer : c'est plutôt notre tropisme individualisme qui fait de nous des marginaux sur Terre. Face aux défis humains et environnementaux à venir, nous allons très probablement devoir nous réapproprier et élargir la notion de société, non seulement entre humains mais aussi avec les non-humains. Nous relier à ces nouveaux partenaires est indispensable à notre viabilité sur Terre et pourrait même offrir une voie engageante. Vivre c'est cohabiter.

Le troisième et dernier pilier du vivant est pour moi le plus important car il rend les deux premiers opérationnels. Le vivant ne met pas l'accent sur la performance, mais sur la robustesse. De quoi s'agit-il ? Au cours de l'évolution ont été sélectionnées des stratégies qui permettent aux systèmes vivants d'acquérir une certaine stabilité malgré les fluctuations environnementales. Comment une telle robustesse se construit elle ? C'est peut-être ici que les surprises sont les plus stimulantes : la robustesse du vivant émerge de la variabilité, de l'hétérogénéité, de la lenteur, des délais, des erreurs, de l'aléatoire, des redondances, des incohérences… En somme, la robustesse du vivant n'est pas une qualité ajoutée à la performance ; la robustesse résulte de procédés intrinsèquement et localement inefficaces et inefficients, c'est-à-dire opérants contre la performance. Comment cela peut-il fonctionner ? Les apparentes contre-performances du vivant ouvrent de grandes marges de manœuvre qui, elles-mêmes, alimentent une très grande adaptabilité. Pensez par exemple à la capacité des forêts à se régénérer après un incendie ou à notre capacité à survivre au jeûne pendant plusieurs semaines. Mais ce n'est pas tout. Les interactions entre ces contre-performances créent un équilibre dynamique interne, une forme d'autonomie, qui permet de traverser les aléas de l'environnement. En somme, notre meilleur bouclier contre les fluctuations externes est notre propre fluctuation interne. Ce principe de robustesse est devenu vital aujourd'hui. En effet, la crise climatique, l'effondrement de la biodiversité et les multiples dérèglements physico-chimiques de nos écosystèmes annoncent un monde toujours plus imprévisible à l'avenir. Notre obsession pour la performance et le contrôle nous enferre dans une voie toujours plus étroite. Notre prétendue optimisation nous fragilise. Au contraire, l'objectif de robustesse nous permet de penser l'impensable et d'y répondre. Vivre, c'est résister.

Résumons : (i) La circularité implique d'être parfois contre-performant à court terme pour éviter les pièges des rétroactions à long terme ; (ii) Le collectif implique d'être parfois contre-performant individuellement pour assurer la survie du groupe ; (iii) la robustesse est par essence le chemin de la viabilité, et elle se construit contre la performance. Le vivant nous le dit donc trois fois : halte à la performance ! »

Définition de la performance.

Source : Conférence : La robustesse du vivant comme antidote au culte de la performance. (Vidéo 1h09)

« Est-ce qu'on n'est pas dans un monde optimisé ? Ou si vous voulez la valeur de performance devient le cœur nucléaire de tout ce qu'on fait dans notre vie de tous les jours. Alors juste pour être clair sur les définitions, la performance je vais la définir selon la définition du contrôleur de gestion. Donc c'est assez aride, la performance c'est la somme de l'efficacité et de l'efficience. Efficacité, atteindre son objectif. Efficience, avec le moins de moyens possible. Donc quand on est performant on atteint son objectif avec le moins de moyens possible. Je vais essayer de vous montrer mais je pense que vous le savez déjà, que c'est ça qui domine. On est dans un culte de la performance. »

Critique de la performance.

Source : Conférence : La robustesse du vivant comme antidote au culte de la performance. (vidéo 1h09)

6mn50 : « On ne peut pas habiter le monde qui vient, sans critiquer la performance. Si vous voyez des projets de développement durable, des projets de croissance verte, tous ces projets où le mot performance, le mot optimisé est écrit dessus, en fait ce que je voudrais c'est que vous ayez une alerte qui s'allume parce que ça c'est le monde d'avant. Je suis scientifique donc tout ce que je vous donne c'est du consensus scientifique, c'est du fait scientifique. Je vais vous donner quatre arguments systémiques qui expliquent pourquoi la performance, en tout cas l'excès de performance, ça ne marche pas. 

Le premier argument ça tient en deux mots, optimiser fragilise, dès que vous voyez le mot optimiser quelque part il faut vous demander : qu'est-ce que je fragilise ? Je vous présente des plantations de bois dans l'Ouest français où on plante des arbres alignés. En effet c'est beaucoup plus performant parce que pour la récolte c'est plus performant, mais par contre ce sont des autoroutes pour le feu et ce sont des autoroutes pour les pathogènes. On a juste vu une partie du problème, on a complètement oublié tout le reste.

Deuxième argument c'est l'effet rebond. L'effet rebond, c'est mon exemple favori des frigos. Les frigos dans les années 60 consommaient beaucoup d'énergie, c'était très énergivore et donc on a fait des progrès, ils sont de moins en moins énergivore. Ils sont plus efficaces énergétiquement et du coup qu'est-ce qu'il se passe ? Ils coûtent moins cher, ils sont plus attractifs alors qu'est-ce qu'on fait ? On les multiplie, on les fait grossir, on les connecte… C'est les frigos connectés, on fait des caves à vin, et maintenant la population mondiale de frigo consomme plus d'énergie. Alors ça c'est très vicieux parce que on a l'impression de faire de la sobriété alors qu'on fait de l'ébriété, et c'est assez terrible parce qu'en fait on a vraiment l'impression que ça va dans la bonne direction. On a mis la sobriété d'abord, c'est un très bel objectif. Ce n'est pas nécessairement une très bonne stratégie parce que ça peut donner ça. C'est vrai pour les frigos, c'est vrai pour le charbon… Vous savez, on a jamais tant brûlé de charbon qu'en 2023, ça n'arrête pas, on brûle du charbon, le pétrole c'est pareil, les ampoules, les écrans plats, je peux vous en lister plein… Tout ça c'est des effets rebonds, et alors ce qui est assez étonnant avec les effets rebonds c'est qu'après il y a des effets rebonds sur les effets rebonds.

Troisième argument la loi de Goodhart. La loi de Goodhart dit que quand une mesure devient une cible, elle cesse d'être fiable. Ça veut dire que dès qu'on met un indicateur de performance quelque part ça va devenir toxique. C'est vraiment là aussi hyper transversal.  Je suis sûr qu'il y a des étudiants ou des anciens étudiants dans la salle, le bachotage avant les examens c'est de la loi de Goodhart. C'est, on va bachoter donc on va apprendre plein de trucs en très peu de temps, on va passer l'examen et le lendemain on a tout oublié. Ça c'est la loi de Goodhart. Alors il y en a d'autres et donc là j'en profite pour faire de la pub, si on veut pour ce cette magnifique machine qui vient de sortir en Islande qui fait de la capture directe du CO2. C'est donc des grands ventilateurs qui absorbent l'air et qui font du charbon, et avec ça on pense qu'on va réduire la concentration de CO2 dans l'atmosphère. Alors vraiment un enfant de 5 ans comprendrait que ça n'a vraiment aucun sens, pour plein de raisons. Déjà c'est tout à fait epsilonesque par rapport à tout le CO2 qu'il y a dans l'atmosphère mais surtout c'est une excuse pour continuer à émettre du CO2 finalement. Et puis le CO2 dans l'atmosphère… il y a un problème de CO2 dans l'atmosphère, mais c'est le symptôme, ce n'est pas la cause, donc là on est en train de de donner de l'aspirine à quelqu'un qui a un cancer ça n'a vraiment aucun sens. Ça a du sens financier parce qu'évidemment quand on est une entreprise on peut dire qu'on a compensé son carbone en envoyant de l'argent à cette boîte-là. C'est le monde de la performance vraiment toxique…

Le 4è argument est encore plus systémique, C'est à dire que quand on fait de la performance, en fait la performance est toujours relative, on est toujours plus ou moins efficace, plus ou moins efficient, que quelqu'un d'autre. Donc quand on met le compas sur la performance en fait on met le compas sur la compétition, et dans une compétition qui gagne ? Ce sont toujours les plus violents par définition. Quand on met le compas sur la performance on met aussi le compas sur la violence. »

La performance a un coût… La biodiversité d'abord.

Source : Conférence : La robustesse du vivant comme antidote au culte de la performance. (vidéo 1h09)

15mn20 : « En fait notre performance a un coût, et ce coût est payé par les écosystèmes notamment, Ce n'est pas que ça, il y a aussi un aspect social. C'est une crise socio écologique, mais les écosystèmes payent l'addition de notre performance. Alors il y a plusieurs sujets, là j'en ai mis que trois : crise climatique, effondrement de la biodiversité, pollution globale. Il faudrait rajouter les pénuries de ressources. Voilà donc ça c'est le produit de notre performance. Alors deux choses, je ne vais pas vous faire un bilan socio écologique, je pense que vous êtes déjà bien au courant. On en parle beaucoup, mais je vais quand même faire sortir deux points saillants de tous ces rapports scientifiques qui travaillent sur tous ces sujets là. La première chose c'est que quand on fait le tour des rapports scientifiques des médias etc., ce qui sort beaucoup c'est le climat. Dans les médias on parle beaucoup de climat et à limite même on ne parle plus que de CO2, on a réduit toute la complexité socio écologique à une molécule, le CO2. Alors quand on fait ça le problème c'est qu'on a tendance à trouver des solutions contre la crise climatique alors les solutions qu'on développe contre la crise climatique en général elles aggravent la pénurie de ressources, elles aggravent l'effondrement de la biodiversité, et elles aggravent les pollutions globales. De nouveau, on est en train de soigner le symptôme et pas la cause donc ce n'est pas le bon levier. Encore une fois il y a un sujet, il y a une crise climatique, c'est du sérieux mais ce n'est pas le bon levier. Alors on peut changer d'optique, et si on commençait par la biodiversité ? Quand on commence par la biodiversité, quand on commence à remettre de la biodiversité dans les territoires, dans l'agriculture, dans les villes, un peu partout, en général c'est positif pour l'effondrement, pour la pénurie de ressources, c'est positif pour la crise climatique et c'est positif pour les pollutions globales. Et en plus ça ne coûte rien parce qu'il faut juste semer des graines. Et en plus on peut le faire à toutes les échelles, on peut le faire sur son balcon sur 1 m² sur 1 km², ça peut se faire partout. Donc de très loin c'est le levier le plus systémique. Notre performance fait une guerre à la vie. Là on est à la cause et en fait c'est plutôt ça qu'il faut gérer. C'est la première chose, la biodiversité d'abord. »

Définition de la robustesse et comparaison avec les types de résiliences.  

Source : Olivier HAMANT - Se désintoxiquer de la performance !  (Audio 1h23)

9mn30 :

« Olivier Hamant : La robustesse c'est maintenir le système stable malgré les fluctuations. Ça c'est à court terme, et à long terme c'est maintenir le système viable malgré les fluctuations.  

12mn :

Animateur : Quand tu donnes ta définition de la robustesse, j'ai envie de dire que ça ressemble un peu à la résilience. Pour autant je pense qu'on n'y est pas.

Olivier : En fait le problème c'est que la résilience a trop de définitions. C'est un mot trop polysémique. La résilience a trois définitions. La première définition historique c'est la capacité d'un matériau à se déformer et à revenir à l'état initial. Donc ça c'est physique, un matériau résilient c'est ça, il se déforme, il revient à son état initial. La deuxième définition, c'est la résilience psychologique, je tombe et je me relève. Alors ça marche très bien dans des contextes médicaux très particuliers, le problème actuellement c'est que cette résilience psychologique là on la met à toutes les sauces, on la généralise au monde socio-économique et ça devient une injonction à tomber pour se relever. Et comme d'habitude seuls les survivants écrivent l'histoire donc on ne sait pas ce qui se passe pour ceux qui sont tombés et qui ne se sont pas relevés. C'est la phrase de Thierry Ribault qui a écrit un bouquin contre la résilience après Fukushima, et qui dit ce qui ne vous tue pas vous rend plus fou. Donc évidemment on ne les entend pas les plus fous on entend que les plus forts. Il a une autre phrase pour ça, il était au Japon justement pour voir cette politique nationale de la résilience après Fukushima et la phrase qu'on a entendu au Japon, enfin du gouvernement, c'était pour ne pas avoir peur des radiations, il faut s'exposer. Et là vous sentez bien l'arnaque, en fait c'est de la résilience, injonction au désastre. Fataliser le désastre et délégitimer les résistances. Donc la résilience vue comme ça c'est assez terrible et puis une troisième définition de la résilience qui est la résilience socio écologique et là en fait c'est un abus de langage des écologistes. C'est ça qui est incroyable, là pour le coup c'est les écolos qui ont fait un abus de langage, donc c'est Carl Folke du Stockholm Résilient Center, ce groupe là qui dit que la résilience "c'est la capacité d'un système à se maintenir à s'adapter et à se transformer dans un monde fluctuant". Du coup ça se rapproche de la robustesse, et moi aussi en fait je me suis fait un peu avoir parce que pendant tout un temps j'ai parlé de résilience sous cet angle là, en pensant que c'était ça la résilience. Maintenant je comprends comment c'est pris dans le monde socio-économique et notamment dans ce monde néolibéral flamboyant, c'est la résilience psychologique appliquée au monde socio-économique. Du coup ça devient toxique, en fait c'est une trajectoire, c'est plat, on tombe et on se relève. Et ben ça non seulement c'est une trajectoire où tout le monde ne se relève pas mais en plus c'est une trajectoire, donc on peut l'optimiser, et donc en fait cette résilience là elle est coincée encore dans le dogme de l'efficacité de la performance. La robustesse c'est plutôt des bornes qu'on élargit pour autoriser toutes les trajectoires, et du coup on peut presque les opposer, la résilience c'est tomber pour se relever et la robustesse c'est se placer dans les conditions dans lesquelles on ne tombe pas…

Leader de la robustesse versus leader de la performance … Puissance versus pouvoir.

Source : Olivier HAMANT - Se désintoxiquer de la performance ! (Audio 1h23)

58mn30 : « Le leader pour moi c'est très clair, un leader dans le monde de la robustesse c'est quelqu'un qui bascule du pouvoir à la puissance. Un leader dans le monde de la performance c'est un meneur au service du pouvoir. Le pouvoir c'est le contrôle et la prédation, on met tout le monde sous cloche, tous au service du leader et on stérilise tout le monde, on ne laisse surtout pas émerger des initiatives, c'est nous qui décidons, donc c'est le dictateur pour le dire rapidement. Dans le monde de la robustesse le leader c'est un facilitateur au service de la puissance, donc ça veut dire que c'est quelqu'un qui est capable de se mettre en retrait pour que les initiatives locales émergent, se déploient, se partagent. Même si le leader disparaît ça va continuer, il y aura des relais et ça va se propager. Ça c'est de la puissance, et donc le rôle de facilitateur c'est de mettre en résonance et de stimuler les interactions. C'est encore de la systémique. En fait le monde du pouvoir c'est la pauvreté des interactions, parce que ça dépend que d'une personne, et la puissance c'est la diversité, la densification des interactions, et c'est très réjouissant parce qu'en fait ça veut dire que quand on perd le pouvoir, on peut se dire mince on a perdu quelque chose, comme perdre la performance, ça paraît très négatif. Quand on ne fait plus du pouvoir on fait de la puissance, donc on a tout gagné. Le pouvoir rend impuissant, c'est comme performance et robustesse ça s'oppose. Quand on passe dans la robustesse on est dans la puissance donc c'est à mon avis beaucoup plus réjouissant, on passe de la pauvreté des interactions à la richesse des interactions. »

Quelle devrait être l'orientation du Progrès au 21e siècle ? 

Source : Conférence "La 3e voie du vivant" de Olivier Hamant. (Vidéo, 2h26mn)

« Je vais basculer dans le monde social, avec cette idée d'adaptabilité construite contre la performance. En quoi ça peut nous éclairer ? Et bien ça peut nous montrer un chemin à mon avis qui est assez fructueux pour habiter ce 21ème siècle fluctuant. Donc Je vais vous résumer tout ce que je vous ai raconté aujourd'hui en une courbe. C'est vraiment une synthèse de la synthèse. Je vous présente une courbe qui résume un petit peu le progrès de l'humanité d'une façon assez simpliste évidemment. Le progrès, ça a été surtout des incréments de performance, on a augmenté l'efficacité, on a augmenté l'efficience des organisations, des technologies… Donc c'est plutôt ça, et plus on augmente la performance et plus on se rend compte que la viabilité de l'humanité sur terre est menacée, parce qu'on est en train d'infecter des écosystèmes. Si vous voulez je le dis autrement, la nature menacée devient menaçante. C'est ça l'inversion, c'est ça la fin du néolithique. Notre progrès augmente la performance et notre viabilité est menacée. Alors on peut se dire comment on va régler ce problème-là ? Si on pense développement durable avec efficience énergétique, efficacité, etc., on reste dans la performance. Les effets rebonds vont être là et du coup ça ne va absolument rien changer à la trajectoire. Ça va peut-être faire un petit peu de délai mais ça ne va pas changer grand-chose. Donc le développement durable ça ne marche pas vraiment tel que c'est conçu.

Si on fait de la décroissance, on va dans l'autre sens, on réduit la performance. Alors là oui ça peut marcher, notre viabilité augmente mais comme je vous l'ai dit tout à l'heure, ça ne mobilise pas. Si on est réaliste il y n'a pas grand monde qui veut décroître volontairement de façon proactive. Il y en a quelques-uns mais c'est quand même minoritaire donc du coup la question, c'est quoi le progrès au XXIe siècle, à partir du 21e siècle ? Et bien c'est tout simple il faut changer d'axe. Le progrès au 21e siècle ce sera des incréments de robustesse. Et je le dis au futur, je ne le dis même pas au conditionnel. Un scientifique ça ne fait pas de prédiction comme ça au futur, normalement on n'a pas le droit. Là je me permets d'utiliser le futur parce que si on lit tous les rapports scientifiques du GIEC de l'IPBES de l'IUCN… Tous ces rapports sur la biodiversité, sur le climat, tous disent qu'on va rentrer dans un monde fluctuant. C'est vraiment les fluctuations qui vont dominer. Dans un monde fluctuant il ne faut pas faire de performance. La réponse opérationnelle à un monde fluctuant c'est la robustesse, ce n'est pas la performance. Donc dans un monde fluctuant on va faire des incréments de robustesse et ça c'est une révolution totale. Vivre avec les fluctuations, c'est inventer un progrès de l'humanité qui est construit sur la robustesse et pas sur la performance. Et c'est même plus que ça, c'est construire sa robustesse contre la performance. Construire sur ses points faibles, on pourrait dire comme ça. »